Le lithium appartient d’abord à la province où il se trouve
Le paradoxe est inscrit dans le droit argentin. Depuis la réforme constitutionnelle de 1994, les provinces disposent du « domaine originaire » des ressources naturelles situées sur leur territoire. Le lithium n’est donc pas une ressource que Buenos Aires posséderait directement avant d’en organiser l’exploitation : l’accès au gisement dépend d’abord des autorités provinciales.
Cette architecture prend une forme très concrète dans le Nord-Ouest. À Jujuy, l’entreprise publique JEMSE participe directement à certains projets et détient des droits miniers. À Salta, REMSA intervient dans l’attribution des titres. À Catamarca, CAMYEN peut conclure directement des accords avec des investisseurs étrangers. Le partenariat signé avec l’entreprise publique indienne KABIL illustre cette réalité : l’interlocuteur contractuel n’est pas l’État fédéral, mais une société provinciale.
Pour un investisseur ou un gouvernement étranger, la conséquence est immédiate : accéder au lithium argentin suppose de convaincre plusieurs niveaux de pouvoir.
Cela ne signifie pourtant pas que Buenos Aires soit marginal.
Buenos Aires ne possède pas la ressource, mais une grande partie de son environnement
Le fédéralisme minier ne transforme pas les provinces en économies autonomes.
Le Code minier est national. Les douanes relèvent de la Nation. Les provinces ne peuvent pas conduire leur propre politique commerciale extérieure. L’État fédéral définit également un socle commun de normes environnementales, même si les provinces peuvent l’approfondir.
Surtout, Buenos Aires contrôle une grande partie des variables qui déterminent si un projet minier est économiquement viable : fiscalité nationale, accès aux devises, rapatriement des capitaux, importation des équipements, droits d’exportation ou stabilité macroéconomique. Ces paramètres peuvent peser autant, voire davantage, que les conditions négociées localement autour du gisement.
Le RIGI illustre cette capacité fédérale. Le dispositif offre aux grands investissements des garanties fiscales, douanières et de change de long terme. L’extension du projet Cauchari-Olaroz à Jujuy a ainsi pu intégrer ce cadre national alors même que l’accès à la ressource demeure provincial.
La répartition du pouvoir peut donc être formulée simplement : la province contrôle largement l’accès au gisement ; la Nation contrôle une part importante des conditions dans lesquelles ce gisement devient exploitable, finançable et exportable.
La difficulté n’est pas l’absence de stratégie nationale. C’est l’absence de commandement unique.
La diplomatie du lithium fonctionne à deux étages
Cette répartition devient particulièrement visible dans les relations extérieures.
L’Union européenne a conclu avec l’Argentine un partenariat stratégique sur les matières premières couvrant l’exploration, l’extraction, le raffinage, les infrastructures et les compétences. Les États-Unis ont ensuite signé leur propre mémorandum sur les minerais critiques et la sécurité des chaînes d’approvisionnement. Sur le plan diplomatique, l’interlocuteur est donc bien l’État argentin.
Mais la mise en œuvre ramène immédiatement les provinces au centre.
Les délégations argentines associées au partenariat européen réunissent autorités nationales et provinciales ; les projets liés au lithium concernent directement Jujuy, Salta ou Catamarca. Le partenaire étranger peut donc négocier une relation stratégique avec Buenos Aires, puis devoir convertir cette relation en projets concrets auprès des territoires producteurs.
Cette architecture produit une forme de diplomatie économique à plusieurs niveaux. La Constitution permet d’ailleurs aux provinces de conclure certains accords internationaux dès lors qu’ils restent compatibles avec la politique extérieure nationale et n’empiètent pas sur les compétences fédérales.
Pour les minerais critiques, cette distinction est essentielle. Un mémorandum national peut créer une orientation stratégique, attirer des capitaux ou réduire le risque politique ; il ne transforme pas automatiquement cette promesse en tonnes de lithium disponibles.
Le fédéralisme accélère l’investissement, mais complique la politique industrielle
Cette fragmentation n’est pas nécessairement un handicap.
Contrairement à des modèles plus centralisés, l’Argentine permet à plusieurs provinces de rechercher simultanément des investisseurs, de développer leurs propres entreprises publiques et de mettre en concurrence différents projets. Cette concurrence territoriale peut créer des incitations à améliorer infrastructures, délais administratifs ou environnement d’investissement.
Les volumes montrent que cette architecture n’a pas empêché l’essor rapide de la filière. À la fin de 2025, sept projets étaient déjà en production et la capacité installée avait fortement augmenté ; les exportations de lithium avaient atteint un niveau record.
La difficulté apparaît lorsque l’objectif dépasse l’attraction de capitaux.
Une politique d’investissement peut tolérer plusieurs provinces en concurrence. Une politique industrielle exige davantage de coordination : garanties de volumes, transformation locale, infrastructures communes, standards environnementaux, fournisseurs ou stratégie d’exportation. Buenos Aires peut signer un accord avec un partenaire étranger ; il ne peut pas engager automatiquement les projets provinciaux qui fourniront le lithium correspondant.
C’est précisément pour cette raison que des mécanismes comme la Mesa del Litio prennent autant d’importance. Jujuy, Salta et Catamarca ont cherché à coordonner une partie de leurs politiques de production, d’industrialisation et de commercialisation avec l’État fédéral. Le système produit alors non plus deux niveaux, mais trois : province, coopération interprovinciale, État fédéral.
La stratégie actuelle consiste moins à recentraliser le lithium qu’à homogénéiser les conditions de compétitivité autour d’une ressource qui reste provincialement gouvernée. Le RIGI et les réformes récentes suivent cette logique : créer un cadre national favorable à l’investissement sans remettre en cause la propriété provinciale des ressources.
Cela peut fonctionner tant que Buenos Aires parvient à jouer un rôle de coordinateur. La limite apparaîtrait si chaque partenariat international devait être renégocié projet par projet, sans capacité à produire des objectifs communs sur les infrastructures, les normes, la transformation ou les chaînes d’approvisionnement.
L’Argentine peut donc parfaitement avoir une stratégie nationale du lithium sans que l’État fédéral possède directement la ressource. Mais cette stratégie ne peut pas être celle d’un producteur centralisé. Elle doit être celle d’un État orchestrateur.
Buenos Aires peut négocier les partenariats, réduire le risque macroéconomique, organiser les incitations et structurer l’accès aux marchés. Jujuy, Salta et Catamarca conservent cependant une partie décisive du pouvoir permettant de transformer cette ambition en projets effectifs.
Dans le lithium argentin, la ressource est provinciale, la chaîne de valeur est nationale et le marché est mondial. La qualité de la politique industrielle dépend de la capacité à gouverner ces trois échelles ensemble.