Nucleoeléctrica est stratégique sans être tout le nucléaire argentin
Le débat sur la réforme du nucléaire argentin peut facilement se réduire à une question de propriété. Nucleoeléctrica Argentina exploite les trois réacteurs de puissance du pays — Atucha I, Atucha II et Embalse — qui représentent environ 1,6 GW de capacité et fournissent autour de 7 % de l’électricité nationale. L’entreprise constitue donc un actif stratégique évident.
L’ouverture de son capital n’équivaut pourtant pas à celle de l’ensemble de la capacité nucléaire argentine.
Cette capacité repose sur une chaîne institutionnelle beaucoup plus large. La CNEA assure une partie essentielle de la recherche, de la formation et du développement technologique. CONUAR fabrique depuis plusieurs décennies les éléments combustibles utilisés dans les centrales et dispose de qualifications pour des composants nucléaires complexes. Dioxitek intervient notamment dans la production de dioxyde d’uranium. INVAP a développé et exporté des technologies nucléaires, tandis que l’Autoridad Regulatoria Nuclear conserve une fonction indépendante de sûreté et de contrôle.
La particularité du modèle argentin tient précisément à cette profondeur. La politique nucléaire n’est pas concentrée dans une entreprise verticalement intégrée : elle repose sur un réseau de compétences complémentaires, de la recherche à l’exploitation, en passant par le combustible, l’ingénierie, les composants et la régulation.
C’est pourquoi vendre une partie de Nucleoeléctrica ne revient pas mécaniquement à privatiser la capacité nucléaire du pays. Mais cela ne garantit pas non plus que cette capacité sera préservée.
L’État cède du capital sans céder la conduite du secteur
Le dispositif retenu ne correspond pas à une sortie complète de l’État.
Le décret adopté en 2025 prévoit la vente de 44 % du capital de Nucleoeléctrica par appel d’offres, auxquels doivent s’ajouter 5 % réservés aux salariés. Les 51 % restants demeurent sous contrôle public. Le cadre juridique conserve en outre à l’État un pouvoir déterminant sur plusieurs décisions structurelles, notamment la construction de nouvelles centrales, l’augmentation des capacités ou certaines décisions de mise hors service.
La logique apparaît plus clairement encore dans les orientations de politique nucléaire publiées en 2026. Elles distinguent la conduite stratégique, considérée comme une fonction publique qui ne peut être déléguée, des fonctions productives et industrielles susceptibles d’associer capitaux publics, privés ou mixtes. Régulation, engagements internationaux, formation et orientation générale du secteur restent ainsi placés dans le périmètre de l’État.
Sur le papier, le modèle est donc cohérent : le privé peut participer au financement et au risque industriel sans disposer seul de la capacité de redéfinir la politique nucléaire nationale.
Cette distinction est importante parce que Nucleoeléctrica ne se trouve pas dans une situation d’effondrement opérationnel nécessitant simplement une recapitalisation d’urgence. L’entreprise avait enregistré en 2024 une production record sans injection de capital du Trésor. L’argument avancé en faveur de l’ouverture du capital porte plutôt sur la capacité à financer la prolongation de vie d’Atucha I, les infrastructures associées à Atucha II et de futurs investissements sans faire peser l’intégralité du risque sur les finances publiques.
Faire entrer du capital privé dans de tels actifs n’est donc pas en soi contradictoire avec une politique de souveraineté. La difficulté se situe ailleurs.
Le capital privé finance plus facilement un actif qu’une capacité
Une centrale existante génère de l’électricité et des revenus. Une extension de vie peut être évaluée à partir de coûts, de production supplémentaire et d’un horizon d’exploitation. Pour un investisseur, ces actifs peuvent donc être associés à un rendement identifiable.
Il en va autrement d’une équipe d’ingénieurs maintenue pendant vingt ans, d’un prototype dont le marché n’existe pas encore ou d’un fournisseur nucléaire qui doit conserver certifications et compétences spécialisées entre deux commandes. Le secteur accumule précisément des capacités dont la valeur économique est réelle mais difficile à inscrire dans un rendement financier de court terme.
Le CAREM rend cette différence particulièrement visible.
Ce petit réacteur modulaire développé par la CNEA repose sur une architecture argentine et devait mobiliser une proportion importante de composants et de services locaux. Sa valeur ne tient donc pas seulement à l’électricité que pourrait produire le prototype : le projet fait également travailler des ingénieurs, qualifie des fournisseurs et accumule une propriété intellectuelle susceptible d’être réutilisée dans d’autres programmes.
Or ses travaux étaient signalés comme suspendus à l’été 2026, alors que la nouvelle stratégie nucléaire privilégiait parallèlement un projet de réacteur de 300 MW reposant sur des financements privés. Cette comparaison ne permet pas de conclure qu’un modèle est nécessairement supérieur à l’autre. Elle montre simplement que le marché valorise différemment un actif énergétique et une trajectoire technologique.
Un investisseur peut avoir intérêt à financer un réacteur dont le modèle économique est identifiable. Il financera beaucoup moins spontanément des décennies d’apprentissage dont les bénéfices futurs se diffuseront à l’ensemble de l’industrie.
Le risque n’est donc pas tant de « privatiser le CAREM » que d’interrompre le financement public avant que les capacités accumulées autour du projet aient trouvé une autre manière de se reproduire.
Privatiser le capital peut fonctionner ; privatiser le temps est plus dangereux
La même question se pose pour la chaîne de fournisseurs.
La qualification nucléaire comporte des coûts fixes élevés. Une entreprise ne conserve pas indéfiniment des soudeurs spécialisés, des procédures particulières, des certifications ou une ingénierie dédiée si aucun portefeuille de commandes ne justifie leur maintien. Les grands programmes publics jouent donc un rôle qui dépasse leur propre réalisation : ils entretiennent une demande permettant aux compétences industrielles de rester disponibles.
L’entrée de capitaux privés peut renforcer ce système. Une Nucleoeléctrica disposant de davantage de moyens peut investir davantage, accélérer certains projets et générer de nouvelles commandes pour les industriels argentins.
Mais le scénario inverse est également possible. Un investisseur cherchant légitimement à réduire les coûts peut préférer des fournisseurs internationaux déjà qualifiés. L’opérateur devient alors plus efficace financièrement tandis qu’une partie de la capacité nationale disparaît progressivement faute d’activité. Aucun de ces deux résultats n’est contenu automatiquement dans le mot « privatisation » : ils dépendent des contrats, de la gouvernance et surtout du portefeuille futur de projets.
C’est également ce qui rend intéressante l’orientation retenue par les autorités argentines : les institutions publiques continueraient à produire des connaissances et des technologies, tandis qu’une partie de celles-ci pourrait être commercialisée sous forme de licences, de services ou d’exportations afin de contribuer ensuite au financement du système qui les a créées.
Cette approche déplace utilement le débat. Un État peut ne pas posséder 100 % d’un opérateur tout en conservant une forte souveraineté technologique. À l’inverse, la propriété publique intégrale ne garantit rien si disparaissent progressivement les ingénieurs, les certifications, les fournisseurs ou la capacité à conduire un nouveau projet.
La variable la plus fragile devient alors la continuité.
Un ingénieur nucléaire expérimenté ne se reconstitue pas lorsque le budget revient. Une équipe de conception dispersée ne se reforme pas automatiquement cinq ans plus tard. Un fournisseur sorti de la filière ne récupère pas instantanément ses certifications et ses personnels spécialisés.
Le véritable test de la réforme ne sera donc pas le montant obtenu lors de la vente des 44 %. Il viendra dans les années suivantes : si l’ouverture du capital permet de financer davantage de projets tout en maintenant la CNEA, INVAP, CONUAR et les autres capacités technologiques, l’Argentine aura montré qu’elle peut désétatiser une partie du financement sans désindustrialiser sa capacité stratégique.
Si, au contraire, les centrales deviennent de meilleurs actifs financiers tandis que les équipes capables de concevoir, prolonger ou équiper les suivantes se dispersent, l’État aura préservé son patrimoine nucléaire tout en consommant progressivement le capital technologique qui lui donne sa valeur.