L’industrialisation ne se mesure pas au passeport de l’actionnaire
La transformation productive du Costa Rica est difficile à contester. En quelques décennies, une économie exportatrice longtemps dominée par le café, la banane et d’autres produits agricoles a fait des dispositifs médicaux, des services et des activités technologiques une part centrale de son insertion internationale.
Dans le seul medtech, les dispositifs médicaux représentaient 44 % des exportations de biens en 2024. En 2026, le secteur réunissait plus d’une centaine d’entreprises, dont treize des vingt-cinq principaux groupes mondiaux, et plus de 63 000 emplois directs.
La plupart des entreprises qui structurent cette industrie restent étrangères. Cela ne suffit pourtant pas à qualifier le modèle d’enclave.
Une usine américaine qui emploie des techniciens costariciens, recrute des ingénieurs formés dans les universités du pays et fabrique localement des dispositifs médicaux complexes constitue bien une capacité productive située au Costa Rica. La montée en gamme est d’ailleurs réelle : les premières implantations étaient davantage concentrées sur des produits relativement simples ; le pays produit désormais des dispositifs cardiovasculaires, neurovasculaires ou orthopédiques soumis à des exigences techniques et réglementaires beaucoup plus élevées.
Le problème commence donc après l’attraction de l’investissement.
Produire au Costa Rica constitue un premier niveau d’industrialisation. Faire en sorte que cette production transforme durablement les capacités du reste de l’économie en constitue un second.
Les milliards d’achats locaux ne disent pas encore où se trouve la valeur
À première vue, cet enracinement semble déjà considérable.
En 2024, les entreprises placées sous régime de zone franche ont acheté un peu plus de 6 milliards de dollars de biens et de services auprès de fournisseurs locaux. Ces achats représentaient 57 % de leurs dépenses et avaient progressé de 18 % en un an.
Mais la catégorie « achat local » agrège des relations économiques très différentes.
Transport, sécurité, restauration, construction, services juridiques, nettoyage ou maintenance produisent des revenus et des emplois nationaux. Il en va de même d’un logiciel industriel, d’une pièce de précision ou d’un composant directement intégré à un dispositif médical. Pourtant, ces différentes commandes ne transmettent pas la même quantité de technologie, de savoir-faire ou de capacité productive.
C’est pourquoi un second chiffre est beaucoup plus révélateur : l’OCDE estime que moins de 2 % des intrants achetés par les multinationales du medtech sont effectivement sourcés localement. Le Costa Rica est donc fortement intégré à l’activité économique produite autour des multinationales, mais beaucoup moins au cœur matériel et technologique de leurs chaînes de production.
Les deux constats ne se contredisent pas. Ils permettent au contraire de distinguer enracinement économique et intégration productive.
Une politique industrielle ne devrait donc pas chercher uniquement à augmenter le montant ou le pourcentage des achats locaux. Elle doit également en augmenter la complexité : davantage de composants, de matériaux spécialisés, de logiciels industriels, d’ingénierie et de fonctions dont la maîtrise modifie ce que les entreprises nationales sont capables de produire.
Le fournisseur local est l’endroit où l’IDE devient transmissible
Sur ce point, le Costa Rica dispose d’un résultat empirique particulièrement intéressant.
Des travaux fondés sur les données fiscales ont suivi les entreprises costariciennes devenant pour la première fois fournisseurs d’une multinationale. Quatre ans plus tard, elles emploient en moyenne 26 % de salariés supplémentaires et affichent une productivité totale des facteurs supérieure de 4 à 9 %. Surtout, leurs ventes progressent également auprès d’autres clients.
C’est ce dernier résultat qui importe.
Pour répondre aux exigences d’un grand donneur d’ordre international, le fournisseur doit souvent modifier ses procédés, former ses salariés, investir dans de nouveaux équipements, améliorer la traçabilité ou obtenir des certifications qu’il ne possédait pas auparavant. Mais ces actifs ne disparaissent pas lorsque la commande initiale s’arrête.
À partir du moment où une entreprise costaricienne peut utiliser ailleurs la capacité acquise auprès d’une multinationale, une partie de l’IDE est devenue transmissible.
La relation cesse alors d’être un simple flux entre une filiale étrangère et un prestataire local. Elle transforme ce que ce dernier peut vendre à d’autres entreprises, y compris sur des marchés extérieurs.
C’est la logique des programmes d’encadenamientos développés par PROCOMER. L’édition 2026 d’Encadenados a rapproché plusieurs centaines d’acheteurs et de fournisseurs potentiels à travers plus de 3 000 rendez-vous commerciaux. Mais la mise en relation n’est que le début. Le saut industriel exige ensuite financement, équipements, certifications, ingénierie et innovation pour permettre à un fournisseur de services relativement simples de remonter vers des fonctions plus critiques.
Le medtech costaricien illustre déjà ce mouvement. L’installation des grands fabricants a progressivement attiré des spécialistes de la stérilisation, du moulage, de l’extrusion, de la métrologie, du traitement de précision ou de l’emballage médical. De nouveaux investissements comme MeKo, Prent ou CathX approfondissent encore cette densité industrielle.
Mais une limite demeure : une partie importante de ces fournisseurs spécialisés est elle-même étrangère. Le cluster se densifie sans que l’intégralité de cette densification devienne automatiquement costaricienne.
Un cluster devient national lorsque la capacité peut survivre au capital qui l’a créé
C’est probablement ici que se situe la frontière la plus exigeante du modèle.
Le Costa Rica possède déjà un véritable cluster medtech : compétences spécialisées, fournisseurs, infrastructures, main-d’œuvre qualifiée et concentration de grands donneurs d’ordre rendent désormais le pays attractif précisément parce que d’autres entreprises du secteur y sont déjà présentes.
Mais un cluster et un écosystème industriel national ne sont pas exactement la même chose.
L’OCDE continue de décrire une économie duale dans laquelle les grandes multinationales exportatrices coexistent avec des PME domestiques beaucoup moins productives et moins intégrées aux chaînes mondiales. La même limite apparaît dans la recherche : moins de 5 % des investissements greenfield reçus entre 2014 et 2024 concernaient directement la R&D, tandis qu’une part importante de la recherche privée existante reste concentrée dans les grandes entreprises étrangères.
Le seuil suivant n’est donc plus seulement celui de la production.
Un pays qui fabrique un cathéter complexe possède une capacité industrielle. Un pays dont les ingénieurs conçoivent le cathéter suivant, déposent le brevet, créent l’entreprise capable de le commercialiser et choisissent l’emplacement de sa prochaine génération productive possède une capacité d’une autre nature.
La question de l’industrialisation finit ainsi par devenir celle des actifs immatériels : ingénieurs, propriété intellectuelle, capacité entrepreneuriale, R&D et entreprises nationales capables d’entrer elles-mêmes sur les marchés internationaux.
L’expérience des semi-conducteurs offre à cet égard un contre-test utile. Malgré le rôle historique d’Intel et d’autres groupes dans la structuration du secteur électronique, les relations productives sont restées relativement concentrées entre entreprises étrangères et la place des PME nationales s’est fortement réduite. Lorsque Qorvo a fermé une implantation et qu’Intel a transféré une partie de ses activités d’assemblage et de test vers l’Asie, la question est devenue très concrète : qu’est-ce qui reste lorsque la multinationale déplace son capital ?
Dans le cas d’Intel, le Costa Rica n’est pas revenu à son point de départ. Des activités de conception et de validation, des ingénieurs formés et une partie de l’écosystème sont restés dans le pays. Mais l’épisode rappelle qu’attirer une multinationale ne constitue jamais, à lui seul, une politique industrielle.
Le critère le plus exigeant peut alors être formulé simplement.
Si le départ des principaux investisseurs fait disparaître avec eux les compétences spécialisées, les fournisseurs, la recherche et l’accès aux marchés, le pays possède surtout une plateforme de production étrangère.
Si restent des ingénieurs, des entreprises certifiées, des fournisseurs capables de vendre à plusieurs clients, des programmes universitaires, des entrepreneurs, des brevets, des centres de R&D et des infrastructures que de nouveaux investisseurs viennent précisément chercher, alors plusieurs décennies d’IDE ont produit un capital industriel national, même si les entreprises qui ont initié le processus n’ont jamais changé de nationalité.
L’industrialisation commence par ce que les multinationales produisent dans le pays. Elle devient nationale lorsque le pays commence à produire des capacités que les multinationales doivent venir y chercher.