Brésiliens par les hommes, régionaux par le système
L’orpaillage clandestin en Guyane conserve une dimension profondément brésilienne. Les estimations françaises disponibles situent à plus de 90 % la proportion de ressortissants brésiliens parmi les orpailleurs présents sur le territoire. Cette prépondérance explique en partie pourquoi le phénomène est encore souvent lu comme un problème frontalier entre la Guyane et le Brésil.
La nationalité des travailleurs ne suffit pourtant plus à décrire l’économie du garimpo.
Autour du mineur se trouvent des exploitants, transporteurs, commerçants, prêteurs, fournisseurs de carburant et de mercure, acheteurs d’or et parfois groupes armés. Ces acteurs n’occupent ni la même place ni le même degré de responsabilité dans la filière. Certains garimpeiros constituent eux-mêmes une main-d’œuvre vulnérable, exposée aux violences et à la dépendance économique vis-à-vis des organisations qui financent ou approvisionnent les sites.
C’est cette chaîne qui donne sa cohérence au système. Un chantier isolé au milieu de la forêt ne fonctionne pas seul : il doit recevoir du carburant, des moteurs, des pièces, de la nourriture, du mercure et des moyens de communication ; il doit pouvoir transporter les hommes et, surtout, écouler le métal extrait.
Or cette logistique dépasse largement la seule frontière franco-brésilienne. Oiapoque et plusieurs implantations voisines restent des points d’appui importants à l’est, tandis que des comptoirs situés sur la rive surinamaise du Maroni participent à l’approvisionnement, au crédit et aux services financiers. Le système apparaît ainsi de plus en plus dissocié : main-d’œuvre principalement brésilienne, logistique transfrontalière et débouchés commerciaux largement régionalisés.
L’or sort moins par la frontière que par le marché
Cette régionalisation apparaît encore plus nettement lorsqu’on suit le produit lui-même.
L’étude menée pour WWF France estime entre 4 et 5 tonnes la quantité d’or extraite clandestinement en Guyane en 2024. Selon la reconstitution proposée, 75 à 85 % de ces volumes auraient transité par le Suriname, contre 15 à 25 % par le Brésil. Dans une économie clandestine, ces chiffres doivent rester des ordres de grandeur. Ils suffisent néanmoins à montrer que la géographie de la main-d’œuvre ne coïncide plus avec celle de la commercialisation.
Le passage décisif intervient lorsque l’or extrait en Guyane rejoint un circuit dans lequel son origine devient difficile à distinguer.
À l’est, il peut rejoindre des acheteurs brésiliens ; à l’ouest, des opérateurs surinamais. Dans les deux cas, le mélange avec d’autres volumes et l’intégration progressive aux circuits commerciaux rendent beaucoup plus complexe la reconstitution de sa provenance. Une fois cette étape franchie, l’or peut rejoindre des raffineries et des marchés internationaux très éloignés du site d’extraction initial.
Cela modifie la manière d’identifier les points de vulnérabilité du système. L’extraction mobilise plusieurs milliers de personnes ; la connexion entre cette production et le marché peut reposer sur un nombre beaucoup plus limité d’intermédiaires. Plus l’action publique remonte vers les acheteurs, les flux financiers et les mécanismes de falsification de provenance, plus elle vise des fonctions difficiles à remplacer.
Les évolutions réglementaires brésiliennes prennent ainsi une importance directe pour la Guyane. La suppression de la présomption de « bonne foi » dans certaines transactions aurifères et le développement de la facturation électronique cherchent à accroître la traçabilité de l’or. Ces outils ne suppriment pas les circuits clandestins ; ils augmentent cependant le coût de transformation d’un métal d’origine incertaine en actif commercialisable.
Détruire le matériel ne suffit pas à casser le modèle
La France exerce déjà une pression opérationnelle considérable sur les sites clandestins.
En 2025, les forces engagées contre l’orpaillage illégal ont mené 1 348 patrouilles et le ministère des Armées a évalué à près de 149 millions d’euros le préjudice matériel infligé aux exploitants. Les opérations ont visé simultanément campements, moteurs, concasseurs, puits et capacités logistiques.
Cette pression n’est pas inutile. Une motopompe détruite, un moteur saisi ou un convoi intercepté augmentent le coût d’exploitation et peuvent interrompre temporairement un chantier.
Mais les résultats montrent aussi la limite d’une stratégie mesurée principalement par le matériel détruit. La mission sénatoriale considère que l’opération Harpie a permis de contenir le phénomène sans parvenir à l’enrayer durablement. Dans le Parc amazonien de Guyane, 97 sites actifs étaient encore recensés en 2024, dans un contexte de reprise de l’activité observée.
La difficulté tient à l’économie du produit. Les machines sont remplaçables ; l’or combine au contraire une valeur élevée, un faible volume et une grande facilité de transport. Tant qu’un site peut être réapprovisionné et qu’un acheteur demeure disponible, la destruction du capital productif augmente les coûts sans nécessairement supprimer la rentabilité de l’activité. La hausse du cours de l’or renforce encore cette capacité d’absorption.
Il faut donc distinguer deux indicateurs : la pression exercée sur les chantiers et la capacité à empêcher l’or extrait de devenir un revenu. Détruire davantage de matériel peut signaler une intensification de l’action publique sans démontrer à lui seul que le modèle économique clandestin s’affaiblit.
De la frontière à la chaîne de valeur
La coopération franco-brésilienne commence précisément à se déplacer dans cette direction.
Depuis le renouvellement du partenariat stratégique entre Paris et Brasília, les deux pays ont renforcé les échanges d’informations et les opérations conjointes. La Polícia Federal et la Gendarmerie nationale ont notamment approfondi leur coopération autour du programme Ouro Alvo, qui cherche à établir la provenance du métal à partir de ses caractéristiques géologiques et isotopiques.
L’intérêt d’un tel outil dépasse la seule expertise scientifique. Une grande partie du blanchiment repose sur la capacité à présenter un or clandestin comme provenant d’une exploitation autorisée. Si la signature physique du métal permet de contester cette origine déclarée, la preuve peut progressivement se déplacer du document commercial vers le produit lui-même.
Le renforcement de la coopération sécuritaire franco-brésilienne annoncé en 2026 prolonge cette logique. Mais la géographie actuelle des flux en révèle également la limite : le Brésil demeure indispensable sans être suffisant. Si l’essentiel de l’or guyanais sort effectivement par le Suriname, concentrer l’effort sur l’Oyapock peut compliquer l’entrée des hommes et du matériel tout en laissant ouverte une part importante de la voie de commercialisation.
La réponse devient donc nécessairement régionale. Selon les fonctions considérées, elle implique la France, le Brésil et le Suriname, mais aussi le Guyana pour certains flux de mercure ou de logistique.
L’enjeu n’est plus seulement de contrôler une frontière ou de multiplier les destructions de chantiers. Il est de rendre progressivement plus difficiles l’approvisionnement, le financement, la traçabilité frauduleuse et la vente de l’or clandestin.
C’est à ce niveau que se joue probablement l’efficacité de long terme : non plus seulement empêcher l’extraction, mais empêcher qu’une extraction clandestine puisse continuer à fonctionner comme une activité économique rentable.